Le charmeur d’oiseaux des Tuileries

Un parisien qui aime les pigeons, c’est possible. À la Belle Époque, un type parisien est bien connu de ses contemporains : le charmeur d’oiseaux.

 

Un charmeur d’oiseaux au jardin des Tuileries, vue stéréoscopique animée, c. 1905 © LPHI

 

Lorsqu’en 1868 Charles Yriarte écrit Les Célébrités de la rue il ne manque pas d’y faire figurer, au côté de l’homme-orchestre et de la dame aux chèvres, les charmeurs d’oiseaux. On trouve alors une dizaine de ces originaux aux Tuileries et quelques-uns au jardin du Luxembourg. Si l’on remarque une femme dans le lot, la plupart sont de vieux messieurs à la retraite. La pratique devient vite un spectacle qui attire et intrigue les promeneurs.

Et cette occupation singulière va connaître une certaine longévité même si l’on trouve au fil du temps un peu moins d’adeptes. Les agences de voyages anglaises vont même faire de ce spectacle une étape dans leur visite de Paris.  En 1986 les frères Lumières font filmer un de ces charmeurs aux Tuileries. Le film sera projeté à Lyon deux ans plus tard. On y voit un homme devant son public jouer avec les moineaux en leur lançant des miettes de pain.

De la bienveillance et un peu de patience

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«Les charmeurs d’oiseaux», in Le Petit Parisien Illustré, 1901. © Gallica BNF

Voici comment Le Petit Parisien Illustré  décrit les charmeurs d’oiseaux dans un article datant de 1901 :

LES CHARMEURS D’OISEAUX

[…]

Au printemps, […] soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit même aux Champs-Elysées, le charmeur consacre plusieurs heures à sa mission de père nourricier, et il faut voir la toute des curieux s’amassant pour assister à ce banquet des moineaux, réunis dans la douce fraternité de la mie de pain !

Paris compte plusieurs charmeurs d’oiseaux. Dès qu’ils arrivent dans uno des allées du jardin, pierrots et pierrettes, ces gamins de l’air, se précipitent vers lui, abandonnant les arbres sur lesquels ils étaient perchés. Ils le connaissent si bien! D’abord, ils s’emparent des miettes que le charmeur jette de côté et d’autre, puis ils s’enhardissent, ils sautillent sur ses épaules, sur ses bras, sur sa tète même et ils lui arrachent les boulettes de pain qu’il roule entre ses doigts, que parfois il tient entre ses lèvres.

Et vous pensez si, pendant ce banquet, pittoresque, les oiseaux piaillent, hochent la queue, battent des ailes!

Et vous voyez d’ici les passants aussitôt arrêtés, émerveillés et souriants, regardant avec admiration, au milieu de cette ronde de moineaux en fête, ce brave homme qui, d’un geste de semeur, jette à ses convives ailés les miettes du festin !

C’est une des plus aimables curiosités de nos jardins publics que ce spectacle offert par les charmeurs d’oiseaux, qui, à force de patience, sont ainsi arrivés à surprendre la confiance de tout ce petit monde ailé.

L’un des plus connus d’entre eux fut certainement M. Bour. […] Quand on lui demandait le secret du a charmes qu’il exerçait sur les oiseaux, et qui tenait presque de la magie, il répondait : 

— Oh ! c’est bien Simple !… Il ne s’agit que d’employer la douceur; de ne faire, au moins au début, que très peu de mouvements, afin dent pas enrayer les moineaux; de revenir chaque jour, pendant quelques semaines, à la même place et à la même heure… Peu à peu, les oiseaux acquièrent la certitude qu’ils seront respectés, et ils s’apprivoisent jusqu’à devenir familiers.

Les charmeurs d’oiseaux ont, entre tous leurs pensionnaires, leurs petits favoris. Ceux-là, ils les gratifient d’un nom particulier. Et quand ce nom est prononcé, c’est bien l’oiseau qui a été appelé qu’on voit venir se poser sur leur épaule et prendre entre leurs mains la nourriture quotidienne.

Nous interrogions l’autre jour un des charmeurs d’oiseaux; alors, désignant quelques-uns des petits mangeurs de mie de pain :

— Celui-ci, dit-il, c’est « le Boër »… Il n’est jamais en retard, toujours alerte, aux aguets, le plus hardi de la bande… Cet autre est « l’Américain », qui a la spécialité d’attraper au vol ma boulette de pain… Et voici encore « Tape-à-l’œil » , « Manchette » et « Gabrielle », deux pierrettes adorables, et Ferdinand… Celui-là, là-bas, si fler sures petites, pattes, c’est « Garibaldi ».

Et tout un défilé de noms suivait.

Notre charmeur connait bien son monde! Les pigeons, ne sont pas oubliés dans la distribution des vivres, et tout cela piaille, crie, vole, tournoie, se pose, s’envole de nouveau, à la grande joie des enfants, des « nounous » et des promeneurs attirés par l’attrayant tableau. 

Henri Pol, le charmeur d’oiseaux le plus connu en 1900

 

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«Un type parisien, le charmeur d’oiseaux des Tuileries», in Le Petit Journal Illustré, 1911. © Gallica BNF

 

Le second charmeur d’oiseaux interrogé, que l’on reconnaît par les noms qu’il donne a ses oiseaux, est un certain Henri Pol. Par son talent, sa longévité et son sens du produit dérivé, il va connaitre dans les années 1900 une petite célébrité. En effet, son chapeau mou le rend reconnaissable mais, surtout, il fait imprimer des cartes postales qu’il vend et dédicace à ses admirateurs. Il y ajoute même des poèmes de sa composition. Loin d’être exceptionnels, ils tournent autour d’un seul thème : ses amis les oiseaux.

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Le charmeur d’oiseau au jardin des Tuileries, cartes postales (la première est dédicacée « H. Pol »), c. 1905 © LPHI

 

Paris et ses oiseaux

 

Paris était alors une toute autre ville et les parisiens étaient surement plus proches des oiseaux. Les moineaux appelés familièrement « pierrots » étaient bien plus nombreux et faisaient partie du paysage urbain. Il faut dire que la nature était plus présente. Les routes étaient au mieux pavé et jonché de crottins de cheval, les trottoirs moins entretenus laissant vivre une petite végétations avec son lot d’insectes et toute une chaîne alimentaire qui va avec. Peut-être faut-il ajouter moins de pollution et une architecture moins lisse et moins dense. Toujours est-il que le « pierrot » parisien a aujourd’hui presque disparu de certains de nos quartiers.

Vous trouverez les plus dociles dans les gares si vous avez décidé de devenir charmeur d’oiseaux. Ils y mangent les insectes qui se sont écrasés sur les TGV et profitent des restes des passagers. Mais faites gaffe à l’unité de prévention des nuisances animales de la préfecture de police de Paris, s’ils vous attrapent à nourrir des oiseaux, ils risquent de vous coller une amende de 450€…

Et pour la petite histoire, sachez que depuis une évasion d’oiseaux en transit à l’aéroport d’Orly dans les années 1970, les très exotiques et très vertes perruches à collier s’installent dans les parcs parisiens. Elles seraient 5 000 en région parisienne.

 

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«Paris l’été : le charmeur d’oiseaux» (au jardin du Luxembourg), in Le Petit Journal Illustré, 1925. © Gallica BNF

 

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